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Le Quotidien - 2021-05-01

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Le père qui a appris à soustraire

CHRONIQUE

MARC ALLARD mallard@lesoleil.com

Fiston joue aux LEGO avec son père. Il a construit un pont, mais le pont est instable, il tient sur deux colonnes de hauteurs différentes — une de trois blocs et une de quatre blocs. Que feriez-vous pour équilibrer le pont ? Le père, lui, un ingénieur de formation, met la main dans le sac de LEGO et se prépare à ajouter un quatrième bloc à la colonne qui en manque un. Mais pendant ce temps, son fils a enlevé un bloc à la colonne qui en comptait quatre. Il y en a maintenant trois de chaque bord et le pont est en équilibre. L’enfant a trouvé une manière plus rapide et plus efficace de faire le travail que son père. Mine de rien, cette anecdote a été l’épiphanie derrière une étude scientifique publiée en avril dans la prestigieuse revue Nature. Leidy Klotz, un professeur en génie et en architecture à l’université de Virginie, s’est inspiré de l’expérience de son fils aux LEGO pour examiner un phénomène intrigant. Avec l’aide de spécialistes en sciences du comportement, M. Klotz a démontré à travers huit expériences que les gens recherchent systématiquement à changer les choses en additionnant, négligeant ainsi les soustractions. Évidemment, notre propension à régler des problèmes par l’addition dépasse les LEGO. Nos maisons débordent d’objets inutilisés et on ajoute du rangement. Nos horaires sont saturés et on ajoute des activités pour relaxer. Des entreprises stagnent et elles ajoutent des services. Les gouvernements font face à des hausses du trafic et ajoutent des autoroutes. Notre tête est à blâmer. Soustraire exige un effort mental plus grand qu’additionner, explique M. Klotz. De plus, l’être humain a une aversion pour la perte et un instinct pour l’accumulation. Le cerveau nous donne de petites doses de plaisir quand on ajoute de nouveaux objets à notre collection et nous fait souffrir quand on en retranche. C’est dommage, parce que souvent, la soustraction est une solution plus efficace. Ce n’est pas pour rien que la méthode de désencombrement de Marie Kondo a connu un succès aussi phénoménal : au lieu d’ajouter du rangement, elle nous incite à nous débarrasser du superflu et à garder seulement les objets qui nous procurent encore de la joie. Mais Marie Kondo, rappelle Leidy Klotz, est loin d’être la première à miser sur la soustraction. Au 5e siècle av. J.-C, Lao Tseu est réputé avoir dit : « Pour avoir de la connaissance, ajouter des choses chaque jour. Pour avoir de la sagesse, enlever des choses chaque jour ». Il y a cinq siècles, Léonard de Vinci a décrit la perfection comme ce qui reste quand il n’y a plus rien à enlever. Et au 19e siècle, l’écrivain Mark Twain aurait dit « Comme je n’ai pas eu le temps de rédiger un court discours, j’ai dû en écrire un long ». Pour encourager les gens à envisager aussi la soustraction, Leidy Klotz conseille de relâcher la tyrannie de l’horloge. Il faut se donner le temps de penser à enlever plutôt que de recourir automatiquement à l’addition. Si les gens tardent à soumettre une demande en ligne, peut-être qu’il faudrait simplifier le formulaire ? Si votre enfant est capricieux à table, peutêtre qu’il faudrait retirer les Goldfish du garde-manger au lieu de lui promettre une récompense s’il mange trois carottes ? S’il y a trop de trafic, peut-être qu’il faudrait retrancher des voies aux voitures — et les réserver au transport en commun — au lieu d’ajouter des autoroutes ? Aujourd’hui, rapporte Klotz, nos maisons comptent couramment plus d’un quart de million d’items, épuisant nos portefeuilles et nos cerveaux qui doivent gérer tout ce matériel. Je vous ai déjà parlé de la « famine de temps » qui prend de l’ampleur. Et avec tous ces médias sociaux qui rivalisent pour nos clics, notre attention est de plus en plus éparpillée, ce qui nous laisse mariner dans un étrange sentiment d’incomplétude. Souvent, nous n’avons pas besoin de plus, mais de moins. Reste seulement à soustraire.

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