Publication:

Le Quotidien - 2021-10-09

Data:

PUITS À SEC: « DU JAMAIS-VU »

ACTUALITÉS

CYNTHIA LAFLAMME claflamme@lescoops.ca Les Coops de l’information

Daniel Deschamps n’a jamais eu à remplir autant de puits de surface et artésiens en plus de 20 ans. Le transporteur d’eau, qui oeuvre à remplir piscines et spas dans les environs de Granby, a dû acheter une nouvelle citerne alimentaire pour répondre à la demande de nombreux clients. Le peu de précipitations est tel, depuis 2020, que les puits sont à sec. Et ça risque de se répéter. Trans-eau remplissait déjà des puits, mais très peu. C’était le cas d’un puits municipal qui dessert 29 maisons, à Granby. « Cet été, on fait énormément de puits de surface, raconte l’homme d’affaires. Et la majorité sont dans Brome-missisquoi, parce que ce sont beaucoup de puits de surface. Les gens nous appellent pour se faire remplir aux semaines ou aux deux semaines. » Brome-missisquoi, située entre l’autoroute 10 et la frontière américaine, en Estrie, est une région surtout rurale où les puits de surface sont nombreux. Par contre, il y a eu si peu de pluie que ce système ne fonctionne plus aussi bien. « Il y en a qui ont fait remplir leur puits une fois ou deux et qui ne nous ont pas rappelés. Ils ont peut-être trouvé que ça coûtait trop cher et que l’eau n’était pas retenue, devine-t-il. Il y a certains puits que l’eau va tenir, mais dans d’autres, l’eau ne reste pas. La terre a soif, donc l’eau s’en va. » M. Deschamps tente de regrouper les livraisons d’eau dans un secteur la même journée pour diviser les frais de livraison. Reste qu’il s’agit d’un imprévu dans le budget de ces ménages. Trans-eau a fait entre 8 et 10 remplissages de puits par jour pendant un moment, à la fin de l’été. « C’est du jamais-vu ! » DÉBORDÉS, LES PUISATIERS « C’est le troisième été que c’est excessivement sec et qu’on ressent une grande demande à cause d’un manque d’eau, remarque Marilyn Bernier, des Puits Bernier. Mais cette année, c’est particulièrement pire que les deux dernières, qui étaient déjà incroyables. » Depuis le début de l’année, l’entreprise sherbrookoise a reçu entre 400 et 500 demandes pour le forage de puits artésiens. En juillet, les demandes résultaient presque exclusivement d’un manque d’eau. Quelques-uns avaient déjà un puits artésien, mais la plupart ont vu leur puits de surface ou leur veine d’eau par gravité s’assécher. « Les problèmes viennent d’un peu partout, constate Mme Bernier. La moitié de nos clients sont en Estrie et en Montérégie, mais on a fait des puits pour des manques d’eau dans tout le reste du Québec également. On est allé jusque sur la Côte-nord pour satisfaire des clients qui ont des besoins en eau. » DES CONSÉQUENCES TANGIBLES « Je crois qu’on peut qualifier ça d’inquiétant », estime Marilyn Bernier devant le nombre important de puits qui se sont asséchés. Daniel Deschamps voit là une manifestation concrète des changements climatiques. « Ça fait quelques années qu’il y a moins de pluie. Donc, la nappe phréatique baisse tout le temps et, cette année, il y a eu encore moins de pluie. » « L’automne passé, il n’y a pas eu beaucoup de pluie non plus, et l’hiver dernier, il n’y a quasiment pas eu de neige ni de dégels qui auraient permis à l’eau d’entrer dans le sol, renchérit l’employé de Trans-eau, Patrice Laflamme. La neige n’a fondu qu’au printemps, une période où il n’y a pas eu de pluie ou presque. Donc le bassin souterrain ne s’est jamais rempli. Ça cause une énorme sécheresse. » Si la prochaine saison froide n’est pas plus neigeuse que la précédente, ce cycle pourrait se poursuivre et avoir des conséquences encore importantes sur l’approvisionnement en eau potable. M. Deschamps croit que son équipe devra verser de l’eau dans certains puits même cet hiver. UNE SOURCE QUI PEUT SE TARIR Trans-eau s’approvisionne en eau potable dans l’aqueduc de Granby. Mais la quantité d’eau n’est pas infinie. Daniel Deschamps admet par ailleurs être surpris que la Ville n’ait pas interdit certaines activités liées à l’eau, comme l’arrosage et le lavage des voitures. L’eau de l’aqueduc est puisée dans le lac Boivin, creusé au coeur de la ville, qui lui-même est rempli par le réservoir Choinière, au parc national de la Yamaska. Or, le réservoir a atteint un niveau particulièrement bas. Francis Deschamps-bolduc, le fils et la relève de Daniel, rapporte que le niveau de l’eau du réservoir était de 12 à 15 pieds plus bas qu’en temps normal, en juillet. DU RÊVE AU CAUCHEMAR En quittant Montréal pour vivre à la campagne, l’an dernier, Catherine Chagnon ne s’imaginait pas de vivre comme Maria Chapdelaine. Pendant deux mois, cet été, elle n’a pas eu d’eau pour boire, cuisiner, faire la vaisselle et laver ses vêtements, ni pour prendre une douche. Le courtier ne l’avait pas avisé que le puits de surface de la demeure commençait à manquer d’eau depuis quelques années. Ça a été la surprise. Elle a eu la chance de trouver un puisatier disponible pour lui creuser un puits artésien au bout de deux mois à sec. « C’était la course pour convaincre un puisatier afin qu’on puisse avoir de l’eau avant l’hiver. Je les ai tous appelés et il y avait des délais. Certains avaient de la place seulement pour l’été prochain. Pour moi, c’était hors de question parce que c’est ma maison principale. » Son permis de forage déjà accordé par la Ville a été le bon argument pour convaincre un puisatier. Elle a enfin pu revoir la couleur de l’or bleue dans sa maison de Glen Sutton en septembre. « J’ai beaucoup d’eau, mais je reste vigilante et je ne compte pas changer les habitudes que j’ai changées pour le mieux depuis deux mois. Je suis consciente que l’eau n’est pas garantie et je ne veux pas en consommer plus que j’en ai réellement besoin. » Pendant ces deux mois, elle a pu compter sur la générosité des voisins plus chanceux qu’elle pour de l’eau à consommer et la douche. L’eau d’une petite chaudière pour laver ses mains était réutilisée pour les plantes. Le système D était de rigueur. « J’allais à une source pour m’approvisionner, à Sutton, mais la Ville l’a fermée parce que l’eau était contaminée. J’y allais durant les deux ou trois premières semaines, aux deux jours, et il y avait des files d’attente de gens qui voulaient remplir leur bidon. » « On tient l’eau pour acquise. » La famille de Sach Baylin-stern loue le même chalet à Sutton tous les étés depuis un quart de siècle et c’est la première fois que le puits artésien s’assèche. Ils ont puisé de l’eau non potable d’un petit lac à proximité pour la toilette avant de découvrir qu’il était possible de se faire livrer de l’eau pour le puits. Avec l’accord du propriétaire du chalet, il a fait venir une cargaison. « C’est le changement climatique. L’environnement change et Sutton a besoin de prendre des actions préventives puisque ça construit beaucoup. » Un enjeu important, dans cette petite ville nichée au creux des montagnes, est le développement immobilier en montagne qui met en péril l’approvisionnement en eau.

Images:

© PressReader. All rights reserved.