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Le Quotidien - 2021-10-09

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LA FAMILIÈRE ÉTRANGETÉ DE DUNE

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YVES BERGERAS ybergeras@ledroit.com

Denis Villeneuve le répète depuis des années : la lecture de Dune l’a non seulement « subjugué » et « envoûté » à l’adolescence, mais les thèmes du récit de Frank Herbert l’ont aussi « habité pendant près de 40 ans ». « C’est un roman qui, par ses thèmes, m’a influencé tout au long de mon parcours. On peut peutêtre même retrouver des traces de Dune dans mes films précédents », confiait le réalisateur au Droit – dans un entretien de 10 minutes accordé lors d’une journée marathon d’entrevues organisée durant le Festival du film de Toronto, où son film était projeté en grande avant-première canadienne. Le Québécois s’est donc fait « plaisir », en prenant les manettes de ce récit-fleuve longtemps considéré inadaptable au grand écran... et ce, même après que David Lynch se soit fendu d’une première adaptation cinématographique en 1984 – que Lynch a largement désavouée par la suite. « Avoir le privilège de pouvoir amener ces images-là à l’écran, ç’a été une source de plaisir immense. […] Certaines parties de mon imaginaire ont [enfin] pu s’exprimer à l’écran », poursuit Villeneuve. L’objectif initial, « c’était de réussir à amener à l’écran ces images qui m’avaient habité et que je n’avais pas encore vues dans les autres adaptations » – ni chez Lynch ni dans la minisérie de trois épisodes réalisée par John Harrison pour la télévision, en 2000. Mais le cinéaste s’était donné une autre mission : que tout ce qui se passe à l’écran nous paraisse « étrangement familier », malgré l’exotisme de cet univers... « Pourquoi ? Parce que je voulais que les gens sentent que tout ce qu’ils voient est dangereusement vrai, se rapproche de la réalité, qu’ils ne soient pas distraits et qu’ils puissent complètement [se focaliser] sur le parcours introspectif du personnage principal. » Il a donc tenu à gommer le « choc exotique », afin que le spectateur ressente une impression de « dangereuse proximité avec ce monde » de science-fiction. Comme bien des amateurs du genre, Denis Villeneuve est d’avis qu’un bon récit de SF doit – idéalement – parler du présent, par la bande ; et tendre un miroir dans lequel peut (se) réfléchir la société contemporaine. DANS LE SILLON DE LYNCH Mais encore fallait-il se distinguer de la vision de David Lynch – pour explorer Dune avec de nouvelles lunettes... ou de nouveaux verres. On ose, un peu effrontément sans doute, demander à Denis Villeneuve en quoi il a réussi à imprimer à l’univers de Dune une touche véritablement personnelle, car les différences ou divergences avec le film de l’illustre prédécesseur ne nous avaient pas paru aussi majeures qu’on l’espérait. Il s’étonne de la question, sans toutefois s’en offusquer. « C’est un film qui n’a pas eu d’influence extérieure, rétorque-t-il, qui est fait entièrement avec ma propre sensibilité. Je suis entièrement responsable de chaque élément, de chaque décision » – même si, en chemin, il a été largement aidé par de nombreux alliés capables de remettre en question certains choix, tout en veillant à « respecter » et « protéger » sa vision. « Je dirais même que c’est peutêtre mon film le plus personnel, de par les thèmes abordés et de par les images que j’ai pu mettre à l’écran » en cherchant à combler le Villeneuve adolescent, lecteur. « Il y a une certaine prétention, je ne m’en cache pas », à réaliser des films jonglant avec des budgets aussi colossaux, « mais je ne suis pas assez fou pour me comparer à David Lynch, qui est un de mes grands maîtres en cinéma », assure-t-il. Et d’ajouter : « honnêtement, c’est votre travail [de journaliste] de comparer, pas le mien ! » « Moi, j’ai vraiment fait un effort fondamental pour [...] faire table rase du passé. » Villeneuve ne se souvient pas d’avoir perçu « la maîtrise » habituelle de Lynch lorsque ce dernier a entrepris d’explorer Arrakis, cette planète de sable surnommée Dune. « Quand j’ai vu son film, je l’ai en partie aimé, mais j’étais déçu aussi. Je n’avais pas senti cet amour du roman. Je me disais “il y a quelqu’un d’autre qui va porter ça à l’écran un jour ; c’est un film à refaire”. Et par un concours de circonstances, c’est moi qui l’ai fait... » PRÉOCCUPATIONS FÉMINISTES ET ÉCOLOGIQUES Villeneuve a voulu, lui, « mettre l’accent sur le personnage de Paul Atreides » (le protagoniste, ici campé par Thimotée Chalamet), chose qui relevait de « l’évidence ». Mais aussi réinscrire « au coeur du récit » la relation entre Paul et sa mère, Lady Jessica (Rebecca Ferguson). Cette prémisse « me permettait de mettre à l’avant-plan certaines préoccupations féministes » présentes dans le roman, mais peu exploitées dans ses adaptations à l’écran, ainsi que d’autres éléments féminins du livre, à commencer par les Bene Gesserit, cette sororité dont l’influence religieuse, politique et magique s’étend à travers toute la constellation créée par l’auteur, et « qui pour moi est une des idées les plus fulgurantes » du roman. L’autre priorité de Denis Villeneuve, « c’était de faire en sorte qu’on ressente la préoccupation, l’intérêt, la sensibilité » du romancier pour la dimension « biologique » des nombreuses créatures auxquelles il a donné vie. Au-delà de la puissance dramatique et narrative du livre, Villeneuve avait été « séduit et sidéré » par la richesse de la faune et de la flore des paysages de Dune. « Une chose que j’ai adorée à la lecture du roman, c’est que Frank Herbert a créé et approfondi des écosystèmes qui sont imaginaires, mais [...] ultraréalistes dans leur description. » Un « détail » qui n’a rien d’anodin, car, rappelle le réalisateur, « c’est dans la relation avec leur écosystème que les Fremen [les habitants de Dune] prennent toute leur force ». Ce détail à saveur environnementale – « qui aurait pu être facilement mis de côté » – était de première importance aux yeux de Denis Villeneuve, qui poursuivait des études en biologie lorsqu’il a dévoré le roman, et qui contemplait alors la possibilité d’entamer une carrière dans ce domaine scientifique. C’est pourquoi son film s’efforce de redonner à ce bestiaire la place, plus grande, qu’il méritait.

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