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Le Quotidien - 2021-10-09

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Une histoire de feu et de glace

VOYAGES

CHRONIQUE JONATHAN CUSTEAU jonathan.custeau@latribune.qc.ca

Une histoire de feu et de glace On pouvait « voir » l’odeur de brûlé tellement le smog prenait la densité de la fumée. Le lac Moraine, qui avait dévoilé les couleurs les plus subtiles de sa beauté la veille, peinait à se tirer du lit. Il restait partiellement emmitouflé dans les volutes des feux de forêt qui ne s’épuisaient pas, en Colombie-britannique. Il fut donc résolu de lancer tôt la voiture sur la promenade des Glaciers, la route reliant Lake Louise à Jasper. Il y aurait plus de temps pour les haltes improvisées. Selon Google, il faudra environ trois heures pour parcourir les quelque 235 kilomètres entre les deux villes. C’est sans compter qu’il serait malvenu de ne pas s’arrêter souvent, de bon chemin, sur une des plus belles routes du monde. Rivières, montagnes et glaciers, dans un si petit périmètre, c’est une promesse d’épuiser la pile du téléphone et de l’appareil photo avant d’avoir atteint le bout de la route. Taper « promenade des Glaciers » dans Google, encore lui, c’est s’exposer à une « pornographie » de paysages qui risque de décrocher et d’endommager dentiers et mâchoires. En bref, mes attentes chatouillaient le firmament. Avant de partir, il est recommandé de faire le plein de la voiture et de prévoir repas et collations. On ne croisera qu’une station-service le long de la route, à Saskatchewan River Crossing. Les amateurs de camping rustique trouveront quelques refuges ou auberges sans électricité en bordure du trajet, ou un hôtel et un café juste en face du glacier Athabasca. Paré pour le départ, j’avais étudié la carte linéaire de mon guide Ulysse. De petites étoiles y marquaient les points d’intérêt : le glacier Crowfoot, le lac Bow, le lac Peyto et le Weeping Wall, cette paroi rocheuse couverte de petites chutes, comme si la montagne pleurait. Le glacier ? Pas vu ! Les lacs ? Pas vus ! Le mur qui pleure ? Pas vu non plus. Décidément, les vents soufflaient vers l’est toute la colère des incendies. Plus la petite Kia s’avançait vers le nord, plus elle s’enfonçait dans un épais écran gris. Là où on devinait le ciel, l’orange prédominait. Assez pour que je me demande si nous n’étions pas en train de rouler directement vers le feu lui-même. Méthodiquement, je m’arrêtais quand même à chacun des points marqués sur la carte. Je devinais tantôt l’ombre d’une montagne, tellement proche et pourtant sibylline, tantôt le lit d’une rivière flouté d’une couverture semi-opaque. J’arrivais tout juste au pied du glacier Athabasca quand l’averse s’est déchaînée. Ce glacier-là, faisant partie du champ de glace Columbia, constitue la porte d’entrée du parc national Jasper. Du stationnement, on peut marcher jusqu’au pied de l’immense bloc de glace. On peut du même coup constater son effarant recul grâce aux panneaux d’interprétation le long du chemin. Surtout, il n’est pas recommandé de marcher seul sur le glacier. Des crevasses, pièges souvent invisibles, posent un grand danger. Certaines sont si profondes que Parcs Canada ne tentera même pas de vous y secourir si vous tombez. C’est du moins ce qu’on raconte à ceux qui s’intéressent au glacier Athabasca. Ce jour-là, je n’allais pas m’aventurer dans une randonnée sous la pluie. La stratégie de me réfugier au Centre de découverte, où l’internet sans fil est gratuit, aura été salutaire : les nuages prévoyaient cesser de couler pour un peu plus d’une heure. Une randonnée guidée, d’une durée de trois à six heures, vaut sans doute le détour. Pour les plus pressés, comme moi, une navette permet plutôt d’accéder à une zone sécurisée pour une période d’environ 30 minutes, en excluant le transport. Il y a, bien sûr, une petite culpabilité à marcher sur un glacier qu’on sait condamné. Le tourisme risque-t-il de précipiter sa perte ? On rapporte qu’athabasca a reculé de 1,5 km depuis 1850. Il pourrait avoir disparu complètement dans une génération, ce qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur les bassins versants qu’il dessert. Pourtant, l’extinction paraît irréversible. Après une portion de trajet en autobus, on monte dans une navette des glaces, un mastodonte aux roues immenses qui atteint des vitesses de pointe d’environ 18 km/h. Ça nous donne amplement le temps d’apprendre que les routes d’accès au glacier sont continuellement reconstruites, selon le mouvement des glaces, que les pneus sont nettoyés avant d’avancer sur le glacier et qu’il est interdit de s’éloigner de la section balisée. Dès qu’on met le nez dehors, le vent nous happe et les pieds sentent le sol se dérober un iota. Si l’eau contenue dans l’air se solidifie à proximité du glacier, comme si une petite neige tombait continuellement, une fine pellicule aqueuse recouvre la glace, la rendant encore plus glissante. On se félicite d’avoir enfilé un coupe-vent et d’avoir évité les semelles lisses... Là, à travers les photos qu’on tente de capturer sans laisser l’appareil s’envoler, il faut contempler l’immensité, s’incliner un peu devant la puissance des éléments qui, de toute façon, nous remplissent les oreilles d’un vent assourdissant. Les reflets bleutés de l’eau gelée, le paysage montagneux : une chance que la pluie s’était arrêtée. Un drapeau du Canada, fouetté encore plus violemment que notre visage exposé au vent, ajoutait une touche photogénique au paysage presque lunaire. Plusieurs l’ont rapidement pris d’assaut. Et comme ça, 30 minutes avaient passé. Il fallait déjà regagner la navette. Les plus futés auront eu le temps de remplir leur bouteille de l’eau pure du glacier. C’est permis. En redescendant, la conductrice de la navette parle des changements climatiques, de l’accélération de la fonte des glaciers, constatée au même moment que l’utilisation accrue des combustibles fossiles. Normalement, la visite est conjuguée avec un passage au Skywalk, cette galerie de verre offrant une autre vue imprenable sur les Rocheuses. Pas vu ! Le Skywalk avait été fermé en raison de la fumée. J’ai regagné la voiture en soupirant. Y’a pas de mal à revenir songeur d’une promenade sur un glacier. Qu’arrivera-t-il de toutes ces rivières dont les glaciers sont la source ? J’avais l’impression d’assister à la mort lente et irréversible des dinosaures, d’une espèce qu’on ne racontera bientôt que dans les livres. Dans quelques années, c’est nous qu’on traitera de dinosaures : les derniers à avoir vu des glaciers et à les avoir laissés disparaître. En reprenant la route vers Jasper, je n’ai pu m’empêcher d’accrocher mon regard au glacier, dans le rétroviseur. Derrière moi, le ciel s’est couvert de nouveau. La pluie s’est remise à tomber.

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