Publication:

Le Quotidien - 2021-10-09

Data:

FILLE DE L’EAU ET FILLE DE LA FORÊT

ARTS

DANIEL CÔTÉ dcote@lequotidien.com — PHOTOS COURTOISIE

« Nos destinations s’écrivent en secret. Les rêves fécondent l’instinct qui nous guide », écrit Laure Morali dans le récit intitulé En suivant Shimun. C’est en faisant confiance à cette petite voix qu’en janvier 1996, l’écrivaine originaire de la France a abouti à Mashteuiatsh. « Je m’étais réveillée avec ce nom en tête. J’ai travaillé à l’auberge de jeunesse pendant un mois, puis je suis partie », a-t-elle indiqué lors d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès. Sa première idée avait été de se rendre sur la Côte-nord. Fascinée par les Innus, souhaitant mieux connaître cette nation par l’entremise de ses poètes et de ses conteurs, elle a filé à Mingan au coeur de l’hiver. « Ce projet de recherche s’est transformé en projet de vie », décrit Laure Morali, puisqu’au bout de la route, il y avait un homme ayant beaucoup vécu, appartenant à la dernière génération d’innus ayant connu le mode de vie propre aux nomades. Ce fut le lieu d’une rencontre décisive. Le Shimun du titre, c’est lui. Un sage qui préférait habiter en forêt, plutôt que de tuer le temps à la maison. Quand on possède une connaissance intime des bêtes qui peuplent la forêt boréale, ça rime à quoi de regarder un documentaire animalier à la télévision ? Or, malgré leurs différences culturelles, une complicité s’est développée entre lui et la visiteuse. C’est ainsi qu’est né le projet de l’accompagner pendant trois mois sur son territoire, lequel se déploie à 250 kilomètres au nord de Mingan. « La rencontre avec Shimun m’a amenée à privilégier cette amitié, plutôt que mon projet initial, et j’ai eu raison de le faire. À travers lui, j’avais l’impression de vivre une période charnière, un temps qui, bientôt, n’allait plus exister, soit le nomadisme pratiqué pendant des milliers d’années. Faisant corps avec la montagne, les animaux, cet homme possédait une connaissance absolue du territoire, s’émerveille l’écrivaine. Les arbres, c’était sa bibliothèque. » Publié chez Boréal, dans la collection L’oeil américain, En suivant Shimun regroupe tous les textes évoquant la relation tissée avec son ami, ainsi que les membres de sa famille. Certains sont récents, alors que d’autres ont déjà été diffusés. « Je ne me suis pas gênée pour améliorer certains passages », révèle l’écrivaine en parlant des oeuvres existantes. De nouvelles informations tirées de ses carnets ont aussi été ajoutées, histoire de couvrir un quart de siècle de liens privilégiés. Bien que Shimun soit décédé au début du millénaire, il est présent tout du long grâce à la magie du souvenir. Encore en 2017, à l’occasion d’une nouvelle visite sur son territoire, justifiée par le projet collectif Oùrs, Laure Morali entendait sa voix, le sentait à ses côtés. « Comme le livre rassemble différents textes, en diffusant la parole de Shimun, j’ai eu l’impression de refaire mes fondations », raconte l’écrivaine. Ce qui ressort, entre autres, c’est l’humour qu’elle et lui avaient en partage. Maintes fois, il a aidé à désamorcer des situations tendues, tout en aplanissant les différences culturelles entre la Française et l’innu. « Dans un tel contexte, le rire est essentiel », avance Laure Morali. Elle ajoute que Shimun avait perçu le respect, la curiosité, l’ouverture et l’amitié qui émanaient de sa jeune amie venue de loin. Comme quoi il est possible de tracer des ponts lorsqu’on garde l’humain à l’avant-plan. « Shimun me rappelait l’un de mes grands-pères, un peintre qui aimait travailler au bord de la mer. Il sera justement question de cet homme dans mon prochain roman, puisque je tente de retrouver son legs », annonce l’écrivaine originaire de la Bretagne. Fille de l’eau devenue aussi une fille de la forêt, la Québécoise d’adoption assume sereinement sa double allégeance.

Images:

© PressReader. All rights reserved.