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Le Quotidien - 2021-10-09

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AU PAYS DE ROBERT JOHNSON ET DU HOODOO

ARTS

DANIEL CÔTÉ dcote@lequotidien.com

Chassez le surnaturel et il revient au galop. Quand il explore une époque depuis longtemps révolue, celle où vivaient les Templiers, par exemple, l’auteur Hervé Gagnon aime ajouter une touche d’ésotérisme à l’intrigue. C’est sa poudre de perlimpinpin, la part d’irrationnel qui amène l’histoire ailleurs, dans un espace mental où tout devient possible. Dans son nouveau roman, par contre, la distance n’est pas la même. L’action de Crossroads – La dernière chanson de Robert Johnson se situe en 2021, tout en renvoyant l’écho pas si lointain de la fulgurante carrière du bluesman. Or, même si l’un des protagonistes est un esprit rationnel, le voici confronté à des pratiques maléfiques à la faveur d’une enquête menée dans le Deep South. « Je n’allais pas me priver de ça », lance l’écrivain, à l’autre bout du fil imaginaire. Il faisait référence au hoodoo, l’équivalent américain du vaudou haïtien et du candomblé brésilien. Dans les années 1930, celles où Robert Johnson est entré dans la légende avant de mourir empoisonné à l’âge de 27 ans, il n’était pas extraordinaire de croiser la route d’un hoodoo doctor. Surtout dans le sud du pays. « C’est le type même de la religion syncrétique, en ce sens qu’elle intègre des références provenant de sources multiples, notamment africaines et chrétiennes, a décrit Hervé Gagnon au cours d’une entrevue accordée au Progrès. Dans le roman, je me sers de cet esprit magique pour m’interroger sur la nature du mal. Existe-t-il en soi ou seulement lorsqu’on y croit ? » Pour montrer de quoi il s’agit, précisons que l’esprit rationnel évoqué tantôt se nomme Donald Kane. Vivant dans le Maine, ce passionné de blues reçoit une lettre provenant d’une femme qui possède une boîte en métal ayant appartenu à Johnson. Comme elle a écrit la même chose à l’anthropologue Victoria Craft, les deux chercheurs se pointent à son domicile et constatent que la dame n’avait pas menti. Ces esprits purs ne veulent pas s’enrichir en vendant les reliques. Leur rêve consiste à révéler le fruit de leur cueillette extraordinaire, d’autant que parmi les objets entrés en leur possession, on retrouve une chanson inédite, la 30e sur laquelle fantasment les amateurs de blues depuis la mort du guitariste. À partir de ce moment, toutefois, les choses se compliquent pour Kane et Craft. Des gens meurent. On jette des sorts. « En Haïti, si tu jettes un mauvais sort, ton ennemi doit le savoir. Sinon, ça ne donne rien », raconte l’écrivain originaire de La Baie. Ceci laisse entendre que le mal n’existe que si on y croit, sauf que dans le roman, Kane se retrouve avec un pied endolori. Ça le pince pour vrai, avant qu’il ne réalise qu’une poudre hoodoo est à l’origine de ce phénomène. La conclusion, par conséquent, serait que le mal existe en soi. Même un sceptique peut le ressentir. « J’avais le goût de soulever cette question ésotérique », poursuit Hervé Gagnon, pour qui ce projet d’écriture a pris une couleur unique en mariant ses deux passions : l’histoire et la musique. Le texte est né pendant que les chansons de Robert Johnson roulaient en boucle dans sa résidence des Cantons-de-l’est. Un répertoire qui tient dans deux CD, en incluant les prises multiples. « Les entendre aussi souvent m’a ramené à ma propre humilité en tant que guitariste. Je peux écrire sur lui, mais je ne jouerai jamais comme lui », fait observer l’écrivain, qui a également apprécié le fait de camper l’action à notre époque. Pour une rare fois, il n’a pas eu besoin de mener des recherches afin de savoir comment les gens mangeaient, s’exprimaient et s’habillaient, à quelques siècles de distance. « Je crois aussi que mon intérêt pour le sujet a rendu l’écriture plus chaleureuse, plus sensible, que dans les romans précédents », avance-t-il. Loin de renier ceux-ci, toutefois, Hervé Gagnon prépare une série qui s’inscrira dans le prolongement de La mort du Temple. Il publiera également un roman jeunesse au printemps 2022. Il a été inspiré par la cage de métal dans laquelle on avait enfermé la Corriveau sous le Régime anglais.

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